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Culture BD

Pourquoi la bande dessinée est-elle le neuvième art ?

On dit de la bande dessinée qu'elle est le neuvième art, comme on dit du cinéma qu'il est le septième. L'expression a une date de naissance, des parrains et une logique de numérotation un peu bancale. Voici d'où elle vient et ce qu'elle a changé.

Publié le 6 min de lecture

Salle de musée sobre avec des planches de bande dessinée encadrées accrochées au mur, visiteurs de dos, planches floues

La bande dessinée est appelée le neuvième art parce qu'elle a été placée, dans les années 1960, à la suite d'une liste d'arts où le cinéma tenait déjà la septième place. L'expression apparaît en 1964 sous la plume du critique Claude Beylie, se répand la même année dans le journal Spirou, puis s'installe avec le livre de Francis Lacassin Pour un neuvième art, publié en 1971.

Cet article fait partie du rayon Culture BD de Case Piment.

Une numérotation des arts

L'idée de classer les arts est ancienne. Les philosophes en ont proposé de nombreuses listes, plus ou moins longues, sans jamais tomber d'accord. Au XXe siècle, l'habitude se prend de les numéroter, et c'est le cinéma qui lance le mouvement.

Au début du siècle, le critique Ricciotto Canudo, Italien installé à Paris, défend le cinéma comme un art à part entière, qu'il appelle le septième art. Il s'appuie sur une liste qui compte déjà six arts : l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie, la danse, avec des variantes selon les textes. Le cinéma, art du mouvement et du temps, viendrait les réunir.

L'expression septième art connaît un succès durable. Elle crée un modèle : pour revendiquer la dignité d'une forme nouvelle, il suffit de lui donner un numéro.

Le huitième, un trou dans la liste

Si la bande dessinée est la neuvième, quelle est la huitième ? La réponse n'est pas fixée. Selon les auteurs et les époques, la place a été donnée à la radio, à la télévision ou à la photographie. Aucune de ces attributions ne s'est imposée.

Ce flou amuse souvent les amateurs. Il montre que la numérotation des arts n'est pas une classification sérieuse, plutôt un signe de reconnaissance : on prend un numéro pour dire qu'on mérite sa place.

1964, l'année du neuvième art

En 1964, le critique de cinéma Claude Beylie publie un article intitulé « La bande dessinée est-elle un art ? » dans la revue Lettres et Médecins. Il y place la bande dessinée à la suite du cinéma et lui attribue le rang de neuvième art.

La même année, le journal Spirou lance une rubrique consacrée à l'histoire de la bande dessinée, dessinée par Morris, le créateur de Lucky Luke, sur des textes de Pierre Vankeer. Elle s'intitule 9e Art, musée de la bande dessinée. Elle présente aux jeunes lecteurs les auteurs et les séries qui ont précédé, et donne à l'expression un large public.

Ces années sont aussi celles où des amateurs adultes s'organisent en clubs et en revues pour étudier la bande dessinée, ses origines et ses auteurs. Le mot arrive au bon moment. Jusque-là, la bande dessinée était surtout perçue en France comme une lecture pour enfants, surveillée de près : une loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse encadrait strictement les journaux illustrés. Parler d'art, c'était proposer un autre regard, celui de lecteurs adultes qui défendaient leurs lectures d'enfance et découvraient des œuvres plus ambitieuses.

Le livre de Francis Lacassin

En 1971, l'écrivain et critique Francis Lacassin publie Pour un neuvième art, la bande dessinée. Le livre, nourri d'une connaissance encyclopédique des séries anciennes, américaines comme européennes, défend l'idée que la bande dessinée possède un langage propre, avec ses règles de cadrage, de rythme et de narration, et qu'elle mérite d'être étudiée comme les autres arts.

Lacassin a aussi été l'un des premiers à enseigner la bande dessinée à l'université en France. Son livre a contribué à faire passer l'expression du cercle des amateurs au vocabulaire courant.

Ce que le nom a changé

Un nom ne suffit pas à changer le regard porté sur une forme. Mais l'expression neuvième art a accompagné, et parfois précédé, une série de transformations.

La critique, d'abord, qui change de ton. Des revues spécialisées, puis la presse généraliste, se mettent à chroniquer les albums comme on chronique les livres et les films.

Les institutions, ensuite. Le festival international de la bande dessinée d'Angoulême est créé en 1974. La Cité internationale de la bande dessinée et de l'image, à Angoulême également, conserve et expose des planches originales. Des musées et des bibliothèques constituent des fonds.

L'université, enfin. La bande dessinée devient un objet d'étude en lettres, en histoire, en sémiologie. Des écoles d'art forment des auteurs, et des thèses de doctorat sont consacrées à des séries que leurs parents lisaient en cachette.

Le succès du roman graphique, à partir des années 1990 et 2000, prolonge ce mouvement : la bande dessinée entre dans les rayons de littérature.

Une expression surtout francophone

L'expression neuvième art est très employée en France et en Belgique, beaucoup moins ailleurs. Les lecteurs anglophones parlent de comics ou de sequential art, l'art séquentiel, une expression associée à Will Eisner, qui a beaucoup écrit sur la narration en images. Au Japon, le manga a son propre vocabulaire et sa propre histoire critique.

Cette différence n'est pas qu'une affaire de mots. Elle reflète la place particulière que la bande dessinée occupe dans l'espace francophone : un marché important, des albums vendus en librairie et non en kiosque, un festival international, des musées. La Belgique, berceau de nombreuses séries franco-belges, a aussi son centre consacré à la bande dessinée, à Bruxelles.

Le mot a voyagé avec les auteurs, au fil des traductions et des invitations dans les festivals étrangers. Les éditeurs étrangers qui traduisent des albums français le reprennent parfois, souvent tel quel, comme une curiosité culturelle.

Une étiquette parfois discutée

Tout le monde n'aime pas l'expression. Certains auteurs y voient une façon un peu solennelle de réclamer un statut, comme si la bande dessinée avait besoin d'un titre pour exister. D'autres rappellent qu'elle est née dans la presse populaire, pour amuser, et que cette origine n'a rien de honteux.

Le débat rejoint celui du roman graphique : faut-il des mots prestigieux pour qu'on prenne la bande dessinée au sérieux ? Beaucoup d'amateurs répondent avec un sourire que le neuvième art n'a jamais eu besoin d'autorisation pour faire rire ou émouvoir.

Une langue à part entière

Ce que les défenseurs du neuvième art ont surtout mis en avant, c'est l'existence d'un langage propre à la bande dessinée. Ni roman illustré, ni film sur papier, elle raconte avec des moyens qui n'appartiennent qu'à elle : la case et la gouttière, la bulle, la page vue d'un seul regard, le lecteur qui choisit son rythme.

Ce langage a son vocabulaire. Planche, strip, phylactère, récitatif, onomatopée : notre article sur le vocabulaire de la BD en réunit les mots essentiels. Et certaines écoles de dessin ont même reçu un nom à part, comme la ligne claire.

Pour prolonger la lecture

Pour mesurer ce que le neuvième art permet, rien ne vaut la lecture comparée : un album classique, un roman graphique, un webcomic. Notre article sur la différence entre BD et roman graphique donne quelques repères. Et pour rencontrer ceux qui le pratiquent, le rituel de la dédicace reste la meilleure porte d'entrée.

Vrai, ou idée reçue ?

Neuvième art : vrai ou idée reçue ?

  1. Le cinéma est appelé le septième art.

    Tout est expliqué dans la partie Une numérotation des arts

  2. La place de huitième art est officiellement attribuée à la télévision.

    Tout est expliqué dans la partie Le huitième, un trou dans la liste

  3. L'expression neuvième art apparaît en 1964.

    Tout est expliqué dans la partie 1964, l'année du neuvième art

  4. Francis Lacassin a publié Pour un neuvième art en 1991.

    Tout est expliqué dans la partie Le livre de Francis Lacassin

  5. Le festival d'Angoulême a été créé en 1974.

    Tout est expliqué dans la partie Ce que le nom a changé

Case suivante : La ligne claire, une école qui a reçu son nom

Les questions en bulles

Quels sont les huit premiers arts ?

La liste n'est pas officielle et varie selon les auteurs. On cite souvent l'architecture, la sculpture, les arts visuels, la musique, la littérature, les arts de la scène et le cinéma, qui est le septième. La huitième place a été donnée, selon les époques, à la radio, à la télévision ou à la photographie.

Qui a inventé l'expression septième art ?

Ricciotto Canudo, critique et écrivain italien installé à Paris, a défendu au début du XXe siècle l'idée que le cinéma était un art à part entière, et l'a appelé le septième art. C'est sur ce modèle que la bande dessinée est devenue le neuvième.

Y a-t-il un dixième art ?

Plusieurs candidats ont été proposés, notamment le jeu vidéo. Aucune de ces propositions ne s'est imposée aussi largement que le septième et le neuvième art, et la numérotation elle-même est souvent prise avec humour.

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