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Culture BD

La ligne claire : un style de bande dessinée, son nom et ses héritiers

Un trait noir d'épaisseur constante, des couleurs posées en aplats, pas de hachures, une lisibilité parfaite : c'est la ligne claire, le style associé à Hergé et à toute une école belge. Le nom est pourtant venu bien après les albums, et d'un auteur néerlandais.

Publié le 6 min de lecture

Dessin de rue à l'encre au trait fin et régulier, sans ombres, avec quelques aplats de couleurs franches, style d'illustration générique

La ligne claire est un style de dessin de bande dessinée fondé sur un trait noir d'épaisseur régulière qui cerne toutes les formes, des couleurs posées en aplats et le refus presque complet des hachures et des ombres. Elle est associée à Hergé, le créateur de Tintin, et à l'école belge dite de Bruxelles. Le nom, lui, n'a été donné qu'en 1977, par l'auteur néerlandais Joost Swarte.

Cet article fait partie du rayon Culture BD de Case Piment.

Les caractéristiques du style

On reconnaît la ligne claire à quelques traits constants.

Le contour, d'abord. Chaque forme, personnage, objet ou bâtiment, est cernée par un trait noir de même épaisseur, sans pleins ni déliés marqués. Le trait ne varie pas selon la lumière ou la profondeur, comme il le ferait dans un encrage plus expressif.

Les couleurs, ensuite. Elles sont posées en aplats, à l'intérieur des contours, sans dégradés ni modelés. Les ombres portées sont rares, les ombres propres presque absentes. Le volume est suggéré par le dessin lui-même et par le choix des teintes.

La lisibilité, enfin, qui est le but de tout le reste. Chaque case doit se comprendre au premier regard. Les personnages se détachent clairement du décor ; le décor lui-même est souvent très documenté et précis, avec des voitures, des bâtiments et des objets réalistes, alors que les personnages sont plus simplifiés.

Ce contraste entre personnages stylisés et décors réalistes est l'une des signatures du style. Le lecteur s'identifie facilement au héros, dont le visage est simple, tout en croyant au monde qui l'entoure.

Hergé et l'école de Bruxelles

Le style se construit dans l'œuvre d'Hergé, dès les premières aventures de Tintin dans les années 1930, et s'affirme surtout après la Seconde Guerre mondiale. Les albums sont alors redessinés et mis en couleur pour leur publication, et le style se fixe : contours nets, aplats, décors documentés.

Autour d'Hergé, un studio se forme, avec des collaborateurs qui travaillent sur les décors, la couleur et la documentation. D'autres auteurs publiés dans le Journal de Tintin, comme Edgar P. Jacobs avec Blake et Mortimer ou Jacques Martin avec Alix, partagent une partie de ces principes, chacun avec sa manière. On parle d'école de Bruxelles, par opposition à l'école dite de Marcinelle, autour du journal Spirou, au trait plus rond et plus dynamique.

Ces étiquettes sont commodes, mais simplificatrices : les auteurs de chaque école avaient des styles personnels, et les échanges entre les deux journaux étaient nombreux.

Le nom, venu de Rotterdam

Pendant des décennies, le style n'a pas de nom. C'est en 1977 que l'auteur néerlandais Joost Swarte, à l'occasion d'une exposition consacrée à Tintin à Rotterdam, parle de « klare lijn », la ligne claire. L'expression est traduite et s'impose rapidement dans le vocabulaire de la critique.

Le choix du mot est heureux : il dit à la fois la netteté du trait et la clarté de la lecture, les deux faces du même projet. Le moment n'est pas anodin. À la fin des années 1970, une partie de la bande dessinée adulte mise sur l'expressivité, les hachures, les noirs profonds, l'audace graphique. Donner un nom à la ligne claire, c'est aussi la regarder comme un choix esthétique, et non plus comme une simple évidence de la bande dessinée pour la jeunesse.

Le renouveau des années 1980

Au tournant des années 1980, de jeunes auteurs reprennent les codes de la ligne claire en les détournant. Yves Chaland, Ted Benoit, Floc'h ou Joost Swarte lui-même jouent avec l'élégance du style, ses décors d'époque et sa netteté, pour raconter des histoires parfois ironiques, parfois mélancoliques, souvent destinées à des adultes.

Ce mouvement, qu'on a appelé nouvelle ligne claire, montre que le style n'est pas réservé à l'aventure pour enfants. Il peut servir le pastiche, la nostalgie, le récit sophistiqué. Il influence aussi le graphisme, l'affiche et l'illustration de presse de l'époque.

Pourquoi c'est difficile

La ligne claire paraît simple. Elle est en réalité l'un des styles les plus exigeants. Un trait uniforme ne cache rien : une perspective approximative, une main mal construite, une voiture déformée se voient tout de suite. Il n'y a pas de hachures ni d'ombres pour masquer une hésitation.

Les auteurs de ligne claire travaillent souvent beaucoup leurs crayonnés, avec une documentation abondante pour les décors. L'encrage, lui, demande une main très sûre, à la plume ou au pinceau fin. Notre article sur l'encre de Chine présente les outils de ce type d'encrage, et celui sur la perspective les bases indispensables aux décors.

S'essayer à la ligne claire

Pour un dessinateur, imiter la ligne claire le temps d'un exercice est très formateur, justement parce que le style ne pardonne rien. Une méthode simple consiste à choisir une scène de rue ou un intérieur que l'on a sous les yeux, et à la dessiner en trois temps.

D'abord un crayonné précis, en construisant les décors en perspective et en vérifiant chaque proportion. Ensuite un encrage au feutre fin ou à la plume, avec un trait d'épaisseur constante, sans aucune hachure. Enfin, une mise en couleur en aplats, cinq ou six teintes au maximum, sans dégradé, au feutre, à la gouache ou à l'écran.

Le résultat montre immédiatement où sont les faiblesses du dessin. C'est un bon exercice à glisser dans un carnet de croquis, une fois de temps en temps, même si l'on dessine habituellement dans un tout autre style.

L'héritage aujourd'hui

La ligne claire n'a jamais disparu. Elle reste visible dans de nombreuses séries franco-belges, dans l'illustration jeunesse, dans le graphisme et la signalétique, où l'on cherche la même lisibilité. Des auteurs contemporains s'en réclament ouvertement ; d'autres en reprennent un élément, le contour régulier ou les aplats, sans le reste.

Le style a aussi influencé l'image numérique. Les outils vectoriels, qui produisent naturellement des contours nets et des aplats, se prêtent très bien à ce type de dessin. Beaucoup d'illustrations d'aujourd'hui, dans la presse ou sur les écrans, doivent quelque chose à cette esthétique.

Ligne claire et autres styles

La ligne claire n'est qu'un style parmi d'autres, et la bande dessinée n'a jamais été uniforme. À côté d'elle existent le trait rond et dynamique de l'école de Marcinelle, le réalisme hachuré de nombreux albums d'aventure, le dessin spontané et presque brut de beaucoup de récits autobiographiques, l'expressionnisme en noir et blanc de certains romans graphiques.

Comparer une case de ligne claire et une case très hachurée sur le même sujet est un excellent exercice de lecture. On voit comment le style change l'ambiance : la ligne claire rend tout net et lumineux, l'encrage expressif crée de la tension et de la matière. Aucun n'est supérieur ; chacun sert certains récits mieux que d'autres, et bien des auteurs passent de l'un à l'autre selon le livre.

Pour prolonger la lecture

La ligne claire fait partie des repères de la culture BD, comme l'expression neuvième art. Pour mettre des mots précis sur ce que l'on voit dans une page, notre vocabulaire de la BD réunit les termes essentiels.

Petit quiz de case en case

La ligne claire en quatre questions

  1. Quel est le trait typique de la ligne claire ?

    • Un trait épais et vibrant avec beaucoup de hachures
    • Un contour noir d'épaisseur régulière
    • Un dessin sans contour, tout en couleurs

    Tout est expliqué dans la partie Les caractéristiques du style

  2. Qui a donné son nom à la ligne claire ?

    • Hergé
    • Joost Swarte
    • Edgar P. Jacobs

    Tout est expliqué dans la partie Le nom, venu de Rotterdam

  3. À quelle école associe-t-on la ligne claire ?

    • L'école de Bruxelles
    • L'école de Marcinelle
    • L'école underground

    Tout est expliqué dans la partie Hergé et l'école de Bruxelles

  4. Pourquoi la ligne claire est-elle exigeante ?

    • Elle demande beaucoup de couleurs
    • Un trait uniforme ne cache aucune approximation
    • Elle impose le noir et blanc

    Tout est expliqué dans la partie Pourquoi c'est difficile

Case suivante : Pourquoi la BD est le neuvième art

Les questions en bulles

Qui a inventé la ligne claire ?

Personne ne l'a inventée seul. Le style s'est construit dans l'œuvre d'Hergé et de ses collaborateurs, en Belgique, à partir des années 1930 et surtout après la guerre. Le nom, lui, a été proposé en 1977 par Joost Swarte, à l'occasion d'une exposition consacrée à Tintin à Rotterdam.

La ligne claire interdit-elle les ombres ?

Pas strictement, mais elle les limite beaucoup. Les ombres portées et les hachures sont rares ; les volumes sont suggérés par le contour et par la couleur. C'est ce qui donne aux images leur aspect net et lumineux.

Peut-on dessiner en ligne claire avec une tablette ?

Oui. Le style repose sur un trait régulier et des aplats, ce que les outils numériques produisent très bien. La difficulté reste la même qu'à la plume : la rigueur du dessin, parce qu'un trait uniforme ne cache aucune approximation.

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