La BD reportage, qu'on appelle aussi journalisme dessiné, est une bande dessinée qui raconte des faits réels recueillis sur le terrain, selon les méthodes du journalisme : l'auteur se déplace, interroge, vérifie, puis met en cases ce qu'il a appris. C'est l'une des formes du roman graphique qui s'est le plus développée depuis trente ans.
Ce que le dessin apporte au reportage
À première vue, le dessin semble un drôle d'outil pour informer. La photographie et la vidéo paraissent plus fidèles. Mais le reportage dessiné a des atouts que l'image enregistrée n'a pas.
Il peut d'abord montrer ce que personne n'a filmé. Un témoin raconte une scène survenue des années plus tôt : l'auteur peut la reconstituer, en signalant qu'il s'agit d'un récit. Un lieu fermé aux photographes, un tribunal, un camp, une administration, peut être dessiné de mémoire ou d'après des croquis faits sur place.
Il protège ensuite les personnes. Un visage dessiné peut être modifié sans trahir le reste du récit, ce qui permet de faire parler des témoins qui ne veulent pas être reconnus.
Il impose enfin un rythme. Une planche se lit en une minute ou deux, une enquête de deux cents pages en plusieurs soirées. Le lecteur passe du temps avec les gens rencontrés, ce que l'actualité en continu permet rarement.
Joe Sacco et les fondations du genre
Le nom qui revient le plus souvent est celui de Joe Sacco, auteur maltais installé aux États-Unis, formé au journalisme. Au début des années 1990, il part dans les territoires palestiniens et en tire Palestine, une série publiée en fascicules puis réunie en volume. Il y applique une méthode qui fera école : de longs entretiens, des notes et des croquis sur place, et un auteur qui se dessine en train d'écouter, avec ses doutes et ses maladresses.
Il poursuit avec Gorazde, sur la guerre en Bosnie, puis d'autres enquêtes au long cours. Son trait très détaillé, ses pages chargées de texte et ses foules dessinées une à une montrent que le reportage dessiné peut être dense, documenté, et exigeant.
D'autres auteurs avaient déjà mêlé dessin et témoignage, des carnets de guerre aux dessinateurs d'audience dans les tribunaux. Mais l'idée d'une enquête journalistique complète, racontée en bande dessinée de bout en bout, prend forme à ce moment-là.
En France : des livres, puis des revues
Dans l'édition française, les années 2000 voient se multiplier les récits de terrain. Guy Delisle publie Pyongyang en 2003, tiré de son séjour en Corée du Nord pour un studio d'animation. Ce n'est pas une enquête au sens strict, plutôt une chronique de séjour, mais le livre attire un vaste public vers la bande dessinée documentaire.
Les magazines suivent. La revue XXI, lancée en 2008, réserve des pages au reportage dessiné. En 2013 paraît La Revue dessinée, un trimestriel entièrement consacré à l'information en bande dessinée : enquêtes, reportages, documentaires. Des journalistes y travaillent en binôme avec des dessinateurs, chacun dans son métier.
Aujourd'hui, la presse généraliste commande elle aussi des reportages dessinés, et les grands éditeurs ont des collections dédiées. Le genre n'a plus rien de marginal.
Comment se fabrique un reportage dessiné
La méthode varie selon les auteurs, mais on retrouve souvent les mêmes étapes, dans cet ordre.
Tout commence par une enquête préalable : lectures, contacts, choix d'un angle. Vient ensuite le terrain, avec des entretiens enregistrés ou notés, des croquis, des photographies de référence pour les décors. Au retour, il faut trier : transcrire les entretiens, recouper les témoignages, vérifier les dates et les chiffres. Puis vient l'écriture du scénario, qui choisit ce qui sera raconté et dans quel ordre. Le découpage et le dessin arrivent seulement après, avec une relecture des faits avant publication.
Le dessin arrive tard. Comme pour n'importe quelle bande dessinée, l'histoire se construit d'abord sur le papier, avec le scénario et le découpage, décrits dans nos articles sur le scénario de BD et le storyboard.
Reportage, carnet de voyage, documentaire : les nuances
Ces trois formes se ressemblent et se mêlent, mais elles ne promettent pas la même chose au lecteur.
Le carnet de voyage note ce que l'auteur voit et ressent pendant un déplacement. Il est subjectif par nature et ne prétend pas enquêter. Le documentaire dessiné explique un sujet, souvent historique ou scientifique, à partir de sources écrites, sans forcément de terrain. Le reportage, lui, part d'une enquête sur une situation présente et repose sur des témoignages recueillis.
Beaucoup de livres empruntent aux trois. L'important est que le lecteur sache à quel contrat il a affaire : un regard personnel, une synthèse documentaire, ou une enquête vérifiée.
La place de l'auteur dans le récit
Une particularité frappe souvent les lecteurs : l'auteur se dessine dans son reportage. On le voit poser des questions, se perdre, attendre un rendez-vous, avoir peur. Ce n'est pas de la vanité. Cette présence rappelle que tout ce qui est montré passe par un regard, et que ce regard a des limites.
C'est aussi une forme d'honnêteté : là où l'image photographique laisse croire à une vérité sans auteur, le dessin avoue qu'il est fait par quelqu'un. Le lecteur sait qui lui parle, et d'où.
Les limites du genre
Le reportage dessiné a aussi ses faiblesses, et ses auteurs les connaissent bien.
La première est le temps. Une enquête en bande dessinée demande des mois, parfois des années, entre le terrain et la publication. Le genre convient mal à l'actualité chaude ; il excelle dans les sujets de fond, ceux qui restent vrais longtemps. Les revues contournent en partie le problème avec des formats courts, de dix à trente pages, mais ce sont déjà des formats longs pour la presse.
La deuxième est la reconstitution. Dessiner une scène racontée par un témoin, c'est lui donner une forme précise : un décor, une lumière, des gestes. Le lecteur risque de prendre cette image pour un constat, alors qu'elle traduit un récit. Les auteurs sérieux le signalent, par un changement de style, une couleur différente, un cartouche qui précise la source.
La troisième tient au coût. Payer un dessinateur pour des mois de travail sur un seul sujet reste cher pour un éditeur ou un journal. Beaucoup de reportages dessinés naissent de projets personnels, financés par des bourses, des résidences ou les droits d'auteur d'un livre, plutôt que de commandes de presse.
Il y a enfin une question d'équilibre entre le dessin et le texte. Une enquête repose sur des propos précis, des citations, des chiffres. Les faire tenir dans des bulles sans transformer la page en mur de texte est un vrai savoir-faire, qui oblige à choisir et à résumer davantage qu'un article écrit.
Rien de cela n'enlève à la force du genre. Cela explique seulement pourquoi les reportages dessinés sont souvent des livres, et rarement des articles du jour.
Les éditeurs du réel
Plusieurs maisons ont fait du récit du réel le cœur de leur catalogue. Futuropolis, à Paris, publie depuis sa relance de nombreux reportages et récits documentaires en bande dessinée. Les revues déjà citées entretiennent aussi des liens avec ces éditeurs. Le genre a sa bibliographie, ses classiques et ses débats, que la critique de bande dessinée, des comics au manga, suit avec attention.
Pour prolonger la lecture
Le reportage dessiné partage beaucoup avec l'autobiographie : un auteur présent, un matériau vécu, une exigence de sincérité. Notre article sur la BD autobiographique prolonge cette réflexion. Pour s'entraîner au dessin de terrain, rien ne remplace un carnet toujours dans la poche : le carnet de croquis explique comment en faire un outil de travail.
Quelle voie pour vous ?
Reportage, carnet ou documentaire : quel livre cherchez-vous ?
Les voies possibles :
- Le reportage dessiné Une enquête de terrain racontée en cases, avec un auteur qui se montre souvent en train d'écouter. Lire aussi : la BD autobiographique, l'autre récit du réel
- Le carnet de voyage Un regard subjectif sur un déplacement, sans prétention d'enquête. Tenir un carnet de croquis
- Le documentaire dessiné Un sujet expliqué à partir de sources écrites, souvent historique ou scientifique. Le roman graphique et ses formes
Case suivante : BD ou roman graphique : ce qui les distingue
Les questions en bulles
La BD reportage est-elle vraiment du journalisme ?
Quand elle en suit les règles, oui : enquête de terrain, recoupement des sources, distinction claire entre ce qui est constaté et ce qui est rapporté. Le dessin ajoute une part d'interprétation, que les auteurs assument souvent en se montrant eux-mêmes en train d'enquêter.
Pourquoi dessiner plutôt que photographier ?
Le dessin peut montrer ce qui n'a pas été photographié : une scène racontée par un témoin, un lieu interdit aux appareils, un souvenir. Il protège aussi l'anonymat des personnes, dont les traits peuvent être modifiés. Et il impose au lecteur un temps de lecture plus long qu'une image d'actualité.
Où lire de la BD reportage ?
Dans les revues qui en publient régulièrement, dans les rayons roman graphique des librairies, et de plus en plus dans la presse généraliste, qui commande des reportages dessinés. Les bibliothèques en ont souvent un fonds, rangé avec les documentaires ou avec la bande dessinée adulte.
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